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Tu m’aimes, maman ? Me querés mamá ? Cette question posée très souvent par ma fille donne place à beaucoup de réponses parfois hilarantes de ma part...
Nous nous sommes rencontrées le 7 août 1992, au Chaco, en Argentine, mon pays d’origine. Mariefleur* venait d’avoir 5 ans elle cherchait des parents, me dit-elle et nous, une petite fille entre 3 et 5 ans.
Je suis partie seule, mon mari attendait à Genève. Une fois sur place j’ai dû me plier aux formalités exigées, présenter ma requête aux autorités compétentes. En effet, un enfant abandonné est suivi par un avocat, une assistante sociale et un juge de tutelle. Il faut, tout d’abord, se présenter devant les avocats de la défense pour savoir s’il y a des enfants à adopter et si c’est le cas on peut commencer la gestion. La justice argentine est peu favorable à l’adoption pour l’étranger depuis quelques années à cause des abus constatés. Le fait d’être ressortissante de ce pays m’a aidée à entamer les entretiens mais j’ai été confrontée à des questionnaires très ponctuels voire insidieux pour prouver que j’étais vraiment du pays : traditions, famille, études, relations, attachement à la région, etc.
Ma requête présentée en bonne et due forme : dossier et photocopies des documents traduits et estampillés, je m’apprêtais à contacter d’autres bureaux dans d’autres provinces la même semaine quand j’ai eu la bonne surprise : une petite fille de 5 ans arrivait au foyer et c’était elle, oui, l’avocate m’a alors invitée à la rencontrer tout en m’expliquant que tout dépendait de Mariefleur, elle seule pouvant décider si elle voulait me connaître, partager ses moments avec moi et donner suite à la démarche. L’émotion m’envahit, je n’arrivais pas à articuler mot, la tête me tournait et le souffle me manquait tellement j’avais la gorge serrée.
Nous sommes parties ensemble. C’était un déjeuner spécial pour fêter le Jour des enfants. Arrivées sur place, Mariefleur a couru vers l’avocate, s’est accrochée à elle en pleurs, les morves mélangées aux larmes, m’ignorant totalement : drôle de rencontre ! Après les présentations (dont elle n’avait cure) nous sommes restées seules dans une petite salle, j’ai essayé de dialoguer mais les réponses se limitaient à des « oui » « non ». Néanmoins nous avons fait des projets pour l’après-midi: sortie balançoire, petite promenade au parc et le week-end chez moi en famille : ma mère, mon frère, sa femme et leurs 2 garçons, le cadet de son âge. L’avocate avait signé une permission de sortie mais elle devait être de retour le dimanche au soir. J’avais le droit de rendre visite à MF.à la Dass (casa cuna), la prendre en sortie et à la maison afin qu’elle puisse voir si elle se sentait à l’aise avec moi sans oublier que « c’est l’enfant qui aura le dernier mot »…
Tout se passait très bien, nos liens devenaient de plus en plus forts, nos promenades étaient source de causettes et de rires. Elle s’intégrait facilement sans beaucoup parler mais suivait tout de son regard de braise ; elle s’épanouissait, allait à l’école enfantine mais chaque dimanche soir elle paniquait, une sorte d’agressivité s’emparait de sa petite personne et les pleurs recommençaient. Nous la rassurions, l’entourions de plein de câlins, lui expliquant les délais à respecter.
Les démarches continuaient et la Juge me mettait des bâtons dans les roues. Je courais d’un bureau à l’autre car le temps filait, nous nous attachions l’une à l’autre, les délais ne nous aidaient pas, ni pour mon congé ni pour la procédure. Ce serait très long à expliquer ici mais suis prête à le faire si cela peut aider quelqu’un.
Ma fille m’encourageait du haut de ses 5 ans, je l’entends encore : « Tu diras à cette juge que c’est toi que je veux et pas une autre maman » car elle entendait les conversations téléphoniques, les barrières, les peurs, elle ne parlait pas mais tout s’enregistrait dans sa petite tête, et c’est cette force qu’elle me transmettait qui me poussait à me battre et à continuer, pour elle c’est sûr, mais pour nous car c’était elle et pas une autre. Je lui ai demandé plus tard pourquoi elle s’était mise à pleurer quand elle m’avait vue la première fois : ça n’avait rien à voir avec moi, ouf ! Mais ça lui appartient...
Les moments vécus ont été très forts, vraiment, car à 5 ans la maturité de ce bout de chou m’était d’un appui énorme sans oublier tout ce que son futur papa nous insufflait par téléphone, fax, lettres, etc.
Nous avons obtenu la garde fin septembre et j’en ai profité pour faire deux petits voyages, dans le pays, avec elle histoire d’être seules toutes les deux avant d’entreprendre la grande traversée de l’Atlantique fin octobre.
Il y aurait mille détails à raconter, des passages inoubliables, expériences magnifiques avec cette enfant qui est la nôtre , son bon sens, sa soif d’amour et notre envie de lui prodiguer toute notre affection, notre tendresse.
Une fois à Genève elle s’est vite intégrée à l’école, au quartier, au rythme de la famille, tout en gardant ses moments à elle en jouant seule dans sa chambre, des moments sacrés que nous avons respectés. Il y a eu aussi des accrochages, des limites bien établies et des défis à relever.
Nous avons dû retourner au pays tous les trois une année plus tard pour terminer les démarches. Nous allons souvent en Argentine, je lui parle espagnol et de notre pays, de plus je suis en mesure, par chance, de répondre à pas mal de ses questions.
Le parcours de ces 14 ans vécus avec MF est parsemé de joies, pleurs, rages, rires et câlins, des émotions normales, humaines. Tout n’a pas été facile mais rien de trop difficile ni différent des autres relations parents/enfants. C’est un parcours qui exige surtout le dialogue, l’écoute, la définition des limites et qui ne diffère en rien de celui d’un enfant biologique car la maternité ne passe pas seulement par l’utérus, c’est une question de tripes, de sentiment profond, d’un fluide qui nous baigne, circule et nous donne chaud partout dans notre corps.
Je voudrais ajouter que même un enfant de 5 ans est le bébé de ses parents, la demande est très importante et le chemin très riche. Si c’était à refaire je le referais sans aucun doute et cela malgré les prises de bec, les répétitions, les heurts et les heures d’attention !
Nous sommes à présent des parents sexagénaires 63 et 68 ans pour une jeune fille de 19 ans révolus. Nous avons le temps de partager avec elle ses émotions, ses projets, sans oublier la patience que cela exige pour pouvoir déchiffrer les messages sans s’énerver et surtout toute l’expérience à échanger.
Je ne suis pas d’accord de limiter l’âge des parents adoptants à 45 ans, comme lu dans un récent article, car c’est la valeur du temps qu’on donne à nos enfants qui compense l’énergie des parents plus jeunes.
Pour terminer je citerai une des plus belles pensées, pour moi, de Françoise Giroud :
"Comme chacun sait, rien n’est pire que d’avoir des enfants sauf de n’en pas avoir."
Les tâches du léopard
*Marifleur est un prénom d’emprunt.
Témoignage de Teresa
Genève 2006
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